16
Le réveil

Lorsqu’il reprit conscience, Amos se trouvait à flanc de falaise, le bout des pieds dans le vide. Tout autour, des montagnes arides aux teintes grises s’étendaient à perte de vue.

— HO ! HOLÀ ! cria le garçon en s’agrippant à la paroi de roc. Franchement, les Phlégéthoniens auraient pu me poser ailleurs qu’ici ! Et maintenant, je fais quoi ? Je me lance dans le vide ? !

Inquiet de sentir la pierre friable se dérober sous ses pieds, Amos ne remarqua pas devant lui la porte de pierre similaire à celle du mont d’Hypérion. La figure trop près de la paroi pour y distinguer les runes et les symboles qui y avaient été gravés, il ne chercha qu’à s’y appuyer pour trouver son équilibre. Soudain, son bras traversa la pierre et tout son corps fut aspiré à l’intérieur de la falaise.

Dans l’obscurité totale, le porteur de masques dégringola ce qui lui parut être un escalier très abrupt. Dans sa chute, il parvint à tendre les jambes, ce qui l’immobilisa enfin.

« Mais que se passe-t-il ? J’aboutis sur une falaise et, ensuite, voilà que je passe à travers la pierre… Une surprise n’attend pas l’autre… Bon… et si je me faisais un peu de lumière ?… »

En utilisant le masque du feu, Amos fit naître une flamme au creux de sa main. La lumière lui confirma qu’il était bien dans un escalier. Taillé dans la pierre, celui-ci semblait s’enfoncer vers le centre de la terre.

— Bon… je crois bien que mon chemin est tout tracé ! murmura le garçon en s’assurant qu’il avait toujours son trident et tout le contenu de son sac de voyage.

Tout était à sa place et des provisions avaient même été ajoutées.

« Sûrement un cadeau des korrigans, pensa Amos. De la viande séchée, des noix, du pain… hum, de la nourriture de grimpeurs. »

— Ohé ! se mit-il à crier. Y a quelqu’un ? OHÉÉÉÉÉ !

Personne ne répondit à son appel.

« Je mange un peu et j’attaque la descente, se dit-il en prenant une poignée de noix. Si Béorf était ici, il n’y aurait déjà plus rien à manger ! »

Alors qu’il évoquait le nom de son copain, le cœur d’Amos se serra. Depuis le début de son aventure de porteur de masques, Béorf avait presque toujours été à ses côtés et, une fois de plus, le poids de son absence se faisait sentir. Toutefois, le garçon se réconforta en pensant que Médousa veillait à la convalescence de son ami et il chassa la mélancolie pour amorcer sa descente dans les entrailles de la terre.

« Mais pourquoi suis-je donc ici, à m’en foncer lentement dans ce tunnel, alors que je devrais normalement affronter les dieux ? se demanda-t-il en regardant défiler les marches de l’escalier. Depuis l’acquisition de mon premier masque, je me demande de quelle façon les éléments pourraient affaiblir et même anéantir le pouvoir des dieux sur la terre ! Comment peut-on éliminer des êtres immortels ? En tout cas, je ne peux certainement pas rétablir l’équilibre du monde uniquement en contrôlant l’air, le feu, la terre ou l’eau ! Dire que je suis sur le point de terminer ma mission et je n’ai pas la moindre idée de ce que je dois faire pour y arriver. Je n’ai aucun indice, aucune piste à suivre, et voilà que je m’enfonce vers je ne sais où… »

Malgré ses questions et ses tourments, Amos continua de suivre l’escalier jusqu’à ce qu’il débouchât dans une salle de repos. Il en profita pour s’abreuver à la petite fontaine qui s’y trouvait, et décida de manger un peu de fromage et de pain avant de poursuivre son chemin.

Nul ne saurait dire exactement pendant combien de temps Amos s’enfonça ainsi dans les ténèbres, car il en perdit lui-même toute notion. Après son premier arrêt, il se reposa encore trois fois avant d’arriver finalement au bout de ce long périple. L’escalier prit fin sur une vaste salle abondamment éclairée par de nombreuses torches. Quatre sièges de pierre étaient disposés en cercle autour d’une statue à quatre faces représentant la Dame blanche. Épuisé, le garçon dut plisser les yeux pour s’assurer qu’il voyait bien une jeune fille chauve assise sur un des sièges.

— Bonjour, lui dit-il en s’approchant d’elle. Je me nomme Amos Daragon et je viens du…

Amos s’arrêta lorsqu’il constata que la fille ne l’écoutait pas. Les yeux plantés dans ceux de la statue de la Dame blanche, elle semblait complètement magnétisée.

« Mais oui ! Quatre sièges pour quatre porteurs de masques ! se réjouit Amos. Mais d’abord, si j’explorais un peu cet endroit avant de m’y asseoir ?… »

La pièce, parfaitement circulaire, était accessible par quatre longs escaliers qui se terminaient chacun par un portail d’or. Au-dessus des quatre portails, on pouvait voir, incrusté dans l’or, le signe distinct représentant chacun des quatre éléments.

— Voilà !… Un escalier pour chaque porteur de masques ! s’exclama tout haut Amos en examinant chacune des issues. Si je me fie aux traces dans la poussière du sol, cette fille est arrivée par cet escalier-ci… Elle serait donc la représentante du continent de l’eau. Et ici, mon couloir, celui de la terre ! Tserle arrivera sans doute par celui-là, et l’autre porteur de masques, le représentant du feu, viendra par celui-là.

Comme il allait retourner vers la statue de la Dame blanche, Amos aperçut dans l’escalier de feu une ombre qui attira son attention. Il s’en approcha avec précaution, puis il sursauta en voyant le corps figé de son ami Arkillon. L’elfe momifié était en position assise sur une marche, le haut du corps appuyé contre le mur, la tête légèrement inclinée. Son visage était ridé comme une vieille citrouille. Malgré son état, le porteur de masques l’avait reconnu tout de suite, car il portait les mêmes vêtements que lors de leur première rencontre à Braha.

— Mais que s’est-il passé, mon ami, pour que tu meures ainsi ? demanda Amos en s’agenouillant devant lui. Tu dois être ici depuis si longtemps… la première génération de porteur de masques dont tu faisais partie ne date pas d’hier… Mais… mais qu’est-ce ?…

Un pendentif d’où émanait une faible lumière pendait au cou de l’elfe. Le garçon le lui retira délicatement et le glissa dans sa poche.

— Je prendrai soin de ton bijou, Arkillon. Je le garde en attendant de te le redonner, mon ami ! J’espère réussir là où tu as échoué car, entre nous, je n’ai aucune envie de partager ton sort.

Amos se releva et retourna auprès de la statue. Par terre, il remarqua des marques différentes entre chacun des quatre sièges et chacune des quatre faces de la statue. Correspondant au siège de l’eau sur lequel était assise la jeune fille chauve, il vit trois trous identiques à ceux du bois de Tarkasis où il avait déjà planté son trident pour accéder au royaume des fées.

« Les autres trous, tout autour de la statue, doivent servir à poser d’autres types d’armes. Tiens, cette alvéole, devant le siège qui m’est attribué, doit être conçue pour recevoir le manche d’une masse de guerre et, là, cette large fente est certainement destinée à accueillir une épée. »

Une seule de ces cavités était déjà occupée. Bien droite, une flèche aux plumes bigarrées comblait un simple trou donnant sur le siège destiné au porteur de masques représentant l’air. Comme il détenait lui-même un trident représentant l’élément aquatique, Amos déduisit que la flèche avait dû être insérée dans la cavité par la jeune fille chauve.

« L’eau porte l’arme de l’air, réfléchit-il, et, moi, qui représente la terre, je porte l’arme de l’eau. La grosse épée que j’ai vue à la ceinture de Tserle doit sûrement représenter le feu. En toute logique, ce sera donc le porteur de masques du continent du feu qui apportera ici l’arme représentant mon élément. Bizarre… on dirait une énigme… Pour arriver jusqu’ici, chacun de nous entre par une porte qui lui est proprement destinée, mais à partir de divers continents. Nous avons tous les quatre une arme différente représentant un élément distinct… Hum, voyons voir… Pour ma part, je représente la terre, mais mon arme est aquatique. Mon premier masque a été celui de l’air, mais j’ai les pouvoirs du Phénix qui est une créature de feu. Et si je réfléchis bien, mes trois meilleurs amis doivent représenter, chacun à leur façon, les éléments. Béorf est fort comme le roc, Médousa est une gorgone de mer, Lolya noire comme le charbon est consumée par le feu de l’amour et, moi, tout comme l’air, je me faufile à travers les difficultés. Si je pousse ma réflexion plus loin, Crivannia était une sirène du monde aquatique, Gwenfadrille est une fée aérienne, Sartigan est aussi vieux que les montagnes et Maelström est un cracheur de feu. Encore là, les quatre éléments sont présents autour de moi. Plus j’y pense, plus je crois qu’il ne s’agit pas d’une énigme, mais plutôt d’un message… »

Tout en réfléchissant, Amos planta son trident dans les trous juste devant la jeune fille qui n’avait même pas remué le petit doigt. Rien d’anormal ou d’étrange ne se produisit.

« Bon… il ne me reste plus qu’à attendre les autres maintenant…, et si je prenais place dans mon siège ? »

Dès qu’il s’installa à sa place, son regard fut immédiatement attiré vers les yeux de la statue.

— Brave Amos Daragon, dit soudainement la sculpture, comme je suis fière de tes qualités de cœur et d’esprit ! Tu t’es montré digne de ma confiance et te voilà arrivé au bout de ton périple. Tu dois maintenant fournir un dernier effort afin d’accomplir ton destin. Reprends ta conscience maintenant, les autres porteurs de masques sont là ! J’espère que l’attente n’aura pas été trop longue…

La vision cessa et Amos fut libéré de l’enchantement. Comme la Dame blanche le lui avait dit, tous les sièges avaient maintenant trouvé preneur et leurs occupants semblaient aussi perplexes que lui. Ainsi qu’il l’avait prévu, quatre armes garnissaient à présent les trous des quatre côtés de la statue. Devant la fille chauve se trouvait le trident qu’il avait lui-même placé, en face de Tserle, il y avait une flèche, en face d’un garçon étrange avec une armure d’ossements et une grosse chauve-souris sur les genoux se trouvait une épée, alors qu’Amos avait devant lui une masse de bois.

« Ah ! mais je comprends ce que la statue voulait dire en parlant d’attente, songea-t-il en regardant avec étonnement ses ongles devenus très longs. C’est que sans que je m’en sois rendu compte, je suis certainement assis dans ce siège depuis très longtemps. De longues semaines peut-être. Nous avons tous été hypnotisés afin que l’attente des autres porteurs de masques nous paraisse moins longue. »

— Bonjour, fit la jeune fille chauve. Je suis Fana Ujé Hiss, j’arrive du contient de l’eau.

— Et moi, Éoraki Kooc. Je représente le feu.

— Tserle Hyell, du monde de l’air.

— Je suis Amos Daragon, du continent de la terre.

Amos avait l’étrange impression de parler une autre langue.

— Me comprenez-vous bien ? demanda Fana. Car nous ne sommes pas censés parler la même langue.

— Oui, je crois que nous nous comprenons tous. D’après ce que je peux voir, ce serait cette pièce même qui nous permettrait de nous comprendre, un peu comme le font les oreilles de cristal d’Amos Daragon, déclara Tserle. Au fait, Amos, je sais ce que tu as fait pour moi, et je t’en remercie du fond du cœur. Et Maelström, ton dragon si mignon, m’a aussi été d’une précieuse aide. Lorsque nous nous sommes quittés tous les deux, il repartait pour votre continent en emportant avec lui les oreilles de cristal que tu m’avais si généreusement prêtées.

— Hein ? Une pièce qui fonctionne comme des oreilles ? finit par dire Éoraki, étonné.

— Disons plutôt que ce lieu facilite la communication, précisa Amos.

— Ah ! Bon ! D’accord… Tu sais, j’ai rencontré une amie à toi, ajouta Éoraki. Une sorcière de la tribu des Dogons. Elle pense beaucoup à toi, tu lui manques.

— Moi, je suis passée à Upsgran, dit Fana. J’ai connu ta copine Médousa. Elle est charmante. D’ailleurs, c’est grâce à elle que j’ai pu découvrir la porte de l’eau. Tu la remercieras de ma part quand tu la reverras.

Amos, ébranlé d’avoir des nouvelles de ses amis, demeura muet quelques secondes.

— Euh…hésita-t-il, je suis heureux que…

— Bon, maintenant, que faisons-nous ? l’interrompit Éoraki. Il n’y a rien ici ! Pas de dieux à combattre, pas d’armée à vaincre. Mon maître m’a fortement conseillé de t’écouter, Amos Daragon, d’agir en respectant ta volonté. Alors, j’écoute. Que faisons-nous maintenant ?

— Hum ! à vrai dire, répondit Amos, je ne sais pas… J’ignore… Dites-moi, quelqu’un a une idée ?

— Bravo ! s’exclama Tserle. Moi qui croyais être guidée par la Dame blanche, mais où est-elle maintenant ?

— Je n’ai pas plus d’informations que vous, intervint Fana. Nous sommes piégés ici !

— Si nous ne trouvons pas une solution, dit Amos en pointant le doigt en direction du corps d’Arkillon, nous finirons comme cet elfe dans l’escalier, là !

— Brrr ! j’en ai des frissons !… En attendant qu’on trouve quelque chose, est-ce que quelqu’un veut manger ? demanda Tserle. Aussi bien partager nos provisions, non ? Voilà, c’est ça ! Je suggère que nous mettions tout en commun.

— Oui, c’est une bonne idée ! Je meurs de faim, moi ! s’écria Fana. Tenez, voilà mon sac !

— Je diviserai ma part en deux, affirma Éoraki. Pour la partager avec TuPal, ma chauve-souris.

— Pas question que tu prennes sur ta portion seulement ! décida Tserle. Nous ferons cinq parts !

— Cinq parts égales. TuPal représente l’éther…, déclara Amos.

— Tiens donc ! fit Fana.

— Je crois comprendre ce que nous faisons tous ici, enchaîna Amos. Je sais maintenant ce que la Dame blanche attend de nous et pourquoi nous sommes dans un lieu si profondément enfoui dans la terre.

— Alors, explique-nous, dit Éoraki. Je suis impatient de l’apprendre.

Amos se leva pour saisir la masse en face de lui. Sans prévenir, il la souleva et se mit à frapper la statue de la Dame blanche de toutes ses forces.

— Venez, faites comme moi ! Je vous en prie, ayez confiance, je vous expliquerai après ! lança le garçon en frappant de plus belle.

Stupéfait, Éoraki saisit toutefois l’épée et la frappa à répétition contre la pierre. À son tour, Tserle, munie seulement d’une flèche, imita, d’abord timidement et ensuite avec vigueur, le mouvement des garçons. Quant à Fana, elle demeura encore quelques instants interdite devant ce que ses compagnons étaient en train de faire. Puis elle se décida enfin à se lever pour prendre le trident d’Amos devant elle.

Lorsque, à l’instar des trois autres armes, le trident frappa la pierre, la statue vola en éclats et dévoila, en son centre, un socle en or sur lequel était posée une petite perle claire et lumineuse.

— Mais… mais qu’est-ce que c’est ? demanda Éoraki en se penchant vers l’objet.

— Ceci est l’âme de la Dame blanche, répondit Amos. Mes amis, nous devons maintenant matérialiser la déesse suprême !

 

La fin des dieux
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